Onéguine: le roman d’Alexandre Pouchkine

Onéguine: le roman de Pouchkine

L’histoire en résumé

Qui connaît l’opéra de Tchaïkovski se retrouve en terrain connu. Le récit nous narre l’échec amoureux d’Onéguine, dandy volage de Saint-Pétersbourg. L’Auteur (qui joue un rôle particulier, mais n’allons pas trop vite…) nous invite à suivre la sombre histoire de cet anti-héros marqué par un spleen quasi baudelairien, à partir du moment où le jeune homme se rend en campagne dans un domaine dont il fait l’héritage. Là, il vit non loin de chez les époux Larine et de leurs deux filles, Olga et Tatiana. Arrive un nouveau voisin, Lenski, poète rompu à la littérature germanique. L’amitié des deux hommes sera d’autant plus forte qu’elle ne va au début de leur rencontre vraiment pas de soi. Lenski courtise Olga avec succès, tandis que Tatiana tombe amoureuse d’Onéguine au premier regard et lui écrit une lettre enflammée. Notre héros, pour qui les jeux de la séduction ont rendu impossible tout sentiment profond, est cependant touché par cette lettre, mais lui dit qu’il n’est pas digne de ses perfections (chap. IV, str. XIV). Suite à ce moment pénible, Onéguine ne fréquente plus guères la maison des Larine. Il y revient poussé par Lenski pour l’anniversaire de Tatiana, mais y danse ostensiblement avec Olga, ce qui pousse Lenski à la provoquer en duel. Onéguine accepete, conscient qu’il a joué un jeu “frivolement stupide” (chap. VI, str. X). Lenski meurt et Onéguine quitte cette campagne pour de longues pérégrinations.

Olga, d’un naturel insouciant et enclin au bonheur, oublie Lenski pour d’autres séductions. Dans l’idée de trouver un parti pour Tatiana, les Larine iront à Moscou. Elle y épousera un général. L’Auteur nous conduit alors au dernier épisode de son roman: Onéguine se retrouve à une soirée mondaine organisée par l’époux de Tatiana. Il se rend compte qu’il est amoureux d’elle et lui écrit par la suite des lettres enflammées auxquelles elle ne répond pas. Défait, il se rend à son domicile et la trouve en train de pleure sur la dernière missive qu’il lui a adressée. Elle lui avoue qu’elle l’aime mais qu’elle restera fidèle à son mari.

Les surprises du roman

Cette histoire ne se livre pas d’une manière aussi lisse. Après les premières lignes, ou plutôt les premiers vers, le lecteur est vite fixé: tout le roman est rédigé en tétramètres ïambiques rimés répartis en strophes de 14 vers, un peu comme une colossale succession de sonnets! Pour nous francophones qui n’écrivons plus guères de romans en vers depuis Chrétien de Troyes, le choc est manifeste. Il l’est aussi pour les Russes, vu que le recours au sonnet dans un roman leur est complètement inédit!

Quant à l’histoire, nous en avions omis trois personnages fondamentaux: l’Auteur, sa Muse et son Lecteur. Tout est mis en place pour que nous, Lecteurs, nous sachions qui nous sommes en tant que Lecteurs, qui nous devons être: le texte nous l’apprend. Nous sommes amenés par la figure de l’Auteur à le suivre dans cette traversée qu’il nous présente par le ou les points de vue qu’il a choisis, et tout cela dans une vivacité de propos toujours renouvelée qui évite les poncifs, auxquels un sujet romantique aurait pu nous exposer, et ce jusqu’à la “rive” (chap. VIII, str. XLVIII) au-delà de laquelle l’Auteur souhaite cesser sa pérégrination. Tout sentimentalisme, toute illusion romanesque sont écartés par un dispositif toujours ingénieux qu’il serait trop long de développer ici, mais dont nous pouvons présenter pour le plaisir quelques aspects.

Les personnages que l’Auteur, conduit par sa Muse, met en scène pour la plus grande joie du Lecteur, forment un subtil carré. On remarque l’opposition initiale qui sépare et réunit à la fois Onéguine et Lenski, comme “poème et prose, vague et pierre” (chap. II, str. XIII). Le premier, séducteur jusqu’au malaise, est tout en jeu de miroirs, en apparition-disparition, jusqu’à l’excès, au vide absolu qui cause son spleen. Baudelaire se rappelle autant dans le spleen, que dans l’Ennui qui assaillent inlassablement Onéguine. C’est qu’Eugène est un personnage dont le maléfice et la malédiction s’expriment en creux. Le Poète plaint Tatiana: “Tania, Tania, douce rêveuse, /A présent, je pleure avec toi; /D’une ombre tyrannique et creuse /Tu as choisi d’être la proie.” (chap. III, str. XV) Selon d’autres modalités, Olga aussi est un personnage en superficie, marqué par une certaine vacuité: sa capacité à être heureuse la conduit à être volage. Mais c’est une superficialité enjouée, et son rayonnement solaire la rattache à Lenski. Or, contrairement à Olga, le jeune poète est un personnage plein, de savoirs et de passions. Quand il meurt, on peut lire: “Voilà encore une seconde, /Ce corps était rempli d’un monde.” (chap. VI, str. XXXII) Pour compléter notre carré, c’est l’amour pour la chose littéraire qui relie Lenski à Tatiana, même si leur rapport à la lecture est fort différent, l’un lisant pour savoir et créer, l’autre cédant vraisemblablement à l’illusion romanesque: “Elle avait lu de très bonne heure, /Tous les romans sentimentaux.” (chap. II, str. XXIX) Pour elle, amour et littérature sont réunis: “S’imaginant en héroïne /Des créateurs de ses émois, /En Julie, Clarisse ou Delphine, /Tatiana erre dans les bois, /Serrant contre son coeur son livre (…).” (chap. III, str. X) bIl n’en sera pas de même pour l’Auteur: “L’amour s’en va, la muse arrive” (chap. I, str. LIX); ces deux activités sont pour lui imperméables. Enfin, le carré se referme: Lenski et Olga sont des personnages solaires, tandis qu’Onéguine et Tatiana, “Sauvage, sombre, silencieuse, /Biche des bois toujours anxieuse” (chap. II, str. XXV) sont des personnages torturés de sous-bois éclairés par le reflet de la Lune.

Le déploiement de cette alchimie, où tous les personnages se distinguent tandis que d’autres forces les relient, pourrait nous emmener loin. Contentons-nous de relever la puissance de ce dispositif, et de voir comment il est soutenu par une référence constante à la mise en oeuvre de l’acte poétique. Tous les personnages entretiennent un rapport privilégié au texte. L’Auteur écrit, parle à sa Muse (qu’il prend soin de distinguer des amours qu’offre la vie), à son Lecteur, et donne corps à des personnages dont l’existence est rythmée par livres et poèmes. On nous dit ce que lit Lenski et on nous donne à lire ce qu’il écrit (les vers de la veille de sa mort), ainsi pour Onéguine, même si la lassitude le détourne d’une activité littéraire approfondie. En outre, les lettres de correspondance occupent une place de choix. L’Auteur s’attarde même sur la langue employée par Tatiana, une maîtrise imparfaite du russe, une habitude chez les femmes de rédiger en français: “Sans une faute de grammaire, /Le russe ne saurait me plaire, /Comme un regard privé de feu.” (chap. III, str. XXVIII) Cette omniprésence des textes garantit une distanciation qui non seulement évite toute illusion romanesque mais fondamentalement interroge sur l’acte poétique. S’en dégage un vaste questionnement sur les rapports entre le monde poétique et la vie réelle qui pourrait bien être l’une des clefs de voûte du roman. C’est en parcourant les annotations inscrites par Onéguine en marge de son exemplaire du Don Juan de Byron que Tatiana se demandera si elle aime “un homme ou une parodie” (chap. VII, str. XXIV).

Sacha Michon